Les traces qu'on laisse

Quand je cueille, j’essaye de faire en sorte que ma cueillette ne se remarque pas dans le paysage. En prenant un peu de recul, je ne dois pas voir une zone où toutes les plantes ont été coupées, où tout le sol a été remué. Mais en regardant de plus près, je peux voir les traces de mon passage. En regardant de plus près, je peux voir les traces du passage de ceux qui m’ont précédé : les fourmis ont grignoté cette prune, une araignée a pliée cette feuille pour s’en faire un abri, là des sangliers ont cherché des racines et des champignons, ici où les herbes sont écrasées j’ai passé une nuit à la belle étoile. Il y a dans ces activités l’appropriation momentanée d’un territoire pour l’habiter, pour y vivre quelques instants. Que ce soit moi ou un autre, ces traces qu’on laisse ne sont que de courte durée. Bien vite, les herbes, les champignons, les fruits, repousseront ou se décomposeront.

 

Les machines ou l’humain zélé peuvent laisser des traces qui ne sont pas à l’échelle du comportement des êtres vivants utilisant seulement un territoire pour vivre. On entre dans le domaine de l’exploitation. Ces traces-là seront trop souvent visibles des années, des dizaines d’années et même davantage. Une lourde machine en forêt laisse une ornière indélébile, un abatage massif d’arbres détruit la faune et la flore, une route bitumée coupe un écosystème en deux, une cueillette intensive empêche les récoltes futures.

 

Une première raison pour diminuer les traces qu’on laisse est toute trouvée : pour préserver les écosystèmes. Ce faisant, on se laisse aussi la possibilité d’y vivre dans le présent ou dans le futur, l’espace d’un instant au moins.

 

Une autre raison est la préservation du beau, de l’esthétique de la nature et de sa complexité en ce qu’elle émerveille. C’est une raison plus émotionnelle, plus perceptible souvent. C’est sur cette raison que s’appuient les luttes les plus anciennes et les plus propices à être défendues et partagées par un grand nombre de personnes. On peut voir quelques débuts historiques des mouvements de préservation des écosystèmes pour cette raison esthétique au 19ème siècle (avant cela il y avait peu de territoires dénaturés) : on peut citer le mouvement des peintres de Barbizon en France, celui de la Lebensreform en Allemagne, ou encore les idées développées par Thoreau aux Etats-Unis.

 

Préserver l’esthétique n’est pas une vaine idée pour préserver les écosystèmes car c’est bien souvent dans la complexité des vivants entremêlés dans le temps et l’espace et dans la pureté de l’air et de l’eau que réside le beau.  

 

On pourra arguer que l’esthétique est dépendante de chacun et que certains peuvent apprécier la vue d’une terre nue dans un champ ou la monotonie d’un trottoir bitumé. Mais où vont donc se promener et se reposer ces personnes-là, sur l’asphalte fraîchement posé ou dans des lieux plus sauvages ? Peu importe la définition de la nature et de ce qui est beau, il semble que ces deux notions soient liées (sans être dépendante l’une de l’autre) pour l’humain de manière innée. J’ajouterai que la diversité des perceptions esthétiques crée une diversité des gestions paysagères et donc des paysages et de la biodiversité.

 

La préservation du « beau » de la nature sous-tend finalement la préservation des êtres vivants qui l’utilisent dont, à un moment ou un autre, vous-même.

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